Les mages et l'étoile de Bethléem

LES MAGES ET L’ÉTOILE DE BETHLÉEM Par Donat Gagnon

J’aimerais vous faire part simplement d’une question qui me hantait déjà dans ma jeunesse et qui s’est imposée davantage dans mon parcours astrologique. L’étoile de Bethléem, c’est quoi ? Bien sûr une question en appelle une autre, et plusieurs dans le genre : Qui sont les détenteurs du secret de l’étoile ? Que signifie chercher l’Étoile ? Ou encore quand on en parle de façon impérative : suivez l’Étoile !

À chaque fête des astrologues, qui se tient à Trois-­Rivières en début d’année, ces genres de questions reviennent à mon esprit, et je constate que plusieurs y sont sensibles. Je suis interpelé et je suis encouragé aussi par ceux qui manient quelques hypothèses sur l’association qui est faite entre mages et astrologues laissant entendre que les Mages étaient des astrologues dont les calculs et la marche des astres leur servaient de guide au point de prévoir la date et le lieu de naissance d’un enfant-­dieu. Ce n’est pas peu dire.

Les faits de la marche des Mages vers Bethléem et de l’adoration de l’Enfant-­Dieu sont rapportés dans l’Évangile de Mathieu uniquement.
Au premier chapitre, sont présentées les 42 générations qui couvrent la période d’Abraham à Marie, suivies de l’annonce et de la naissance de Jésus dans des conditions assez mystérieuses. On ne s’attarde vraiment pas sur la naissance elle-­même. Au deuxième chapitre de la version de la Société biblique française « en français courant » on dit, sans trop préciser, que « Jésus naquit à Bethléem, en Judée, à l’époque où Hérode était roi. Après sa naissance, des savants spécialistes des étoiles, vinrent d’Orient. Ils arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : « où est l’enfant qui vient de naitre, le roi des Juifs ? Nous avons vu son étoile apparaitre en Orient et nous sommes venus l’adorer. » (Mt 2, 1-­‐2)

On remarque qu’il n’y a pas de date ni mention d’intervalle de temps entre la naissance et l’arrivée des Mages. Rien n’indique qu’ils assistèrent à la naissance; il y a plutôt lieu de penser qu’un délai appréciable sépare leur visite du moment de la naissance.

L’échange qu’ils ont eu avec Hérode donne l’impression que ce dernier était intéressé de connaitre la date et le lieu de la naissance de ce nouveau roi. Mais pourquoi ? Est-­ce que cette information allait lui permettre d’aller vraiment adorer l’enfant? Sa question a de quoi flatter ces savants astrologues, car il savait partager leur langage. Est-­il vraiment amical envers ces visiteurs lointains ? Par contre, il est probable qu’Hérode était un hypocrite imbu de pouvoir capable d’attenter à la vie d’un enfant dont la carte du ciel révèlerait un compétiteur potentiel. En preuve, le massacre des enfants jusqu’à deux ans et plus, est assez convaincant.

Par ailleurs, on sait qu’à cette époque, presque tous les petits rois se prenaient pour des pontifes détenteurs du droit exclusif d’interpréter le ciel. Il est arrivé que des gens qui en savaient trop en cette matière aient eu à payer le prix fort aux mains de ce genre de roi. Par conséquent, la vie des mages comme celle de l’enfant étaient vraiment en danger. D’ailleurs, en rêve, un ange conseilla ceux-­ci d’emprunter une autre route pour s’en retourner après qu’ils eurent rencontré l’enfant et ses parents. La suite du récit dit aussi qu’un ange, en rêve, a aussi convaincu Joseph de fuir en Égypte avec l’enfant et sa mère.

À la lecture de ce récit d’évangile, on constate que le nombre de mages n’est pas mentionné ni leur nom ni leur provenance exacte. L’énoncé initial dit simplement qu’il y eut des mages venus d’Orient. Par la suite, des légendes se sont constituées avec l’ajout d’éléments, par exemple en donnant des noms et des origines diverses aux mages; même leur nombre varie selon les contextes. En fait, la légende la mieux établie, s’est construite sur plusieurs siècles et elle s’amalgame des démarches scientifiques, religieuses ou initiatiques, dont l’astrologie que nous connaissons, l’alchimie qui s’intéresse à la transmutation de la matière, et la magie reconnue comme science de la nature jusqu’à la Renaissance, et d’autres démarches appliquées dans les arts.

Le nombre des mages proposé pouvait servir à illustrer la vision du monde qu’on avait. Tantôt ils sont trois, tantôt sept ou parfois douze. Par exemple le nombre trois convient bien pour représenter les trois états de l’homme, le terrestre (corps sensible), le psychisme (âme) et l’esprit (souffle). À ce trois, on a pu aussi associer l’or, l’encens et la myrrhe; l’or qu’on donne à un roi, l’encens pour l’hommage rendu à Dieu et la myrrhe pour l’ensevelissement du corps. Dans la tradition, l’or (non pécuniaire) est un symbole de perfection, d’accomplissement et de rayonnement spirituel; l’encens indique la voie de l’ascension au ciel et le culte rendu à Dieu; la myrrhe est une sorte de résine servant à soulager l’amertume du corps et on s’en servait pour son ensevelissement. Jésus accepte de Marie de Béthanie, le parfum que celle‐ci a versé sur sa tête et ses pieds en présence et au scandale de Simon, en vue de son ensevelissement.

Au troisième siècle, le grand théologien Origène, qui était favorable à l’astrologie, avait avancé de telles interprétations. Malheureusement on a combattu ce grand penseur ami de Plotin, au point de détruire son œuvre à plus de 80%. Pourtant les nombreuses citations qu’on lui emprunte encore aujourd’hui signent la grandeur de son génie. Il était un commentateur de la Bible apprécié. Nous reviendrons sur son interprétation de l’étoile des Mages et des Bergers.

Il serait hasardeux et même pénible d’unifier toutes les interprétations légendaires mais tout de même porteuses de significations assez profondes. Finalement, c’est au Moyen Âge qu’on s’est entendu sur trois Rois Mages portant les noms de Gaspar, Melchior et Balthazar associés dans l’ordre : or, encens et myrrhe. En somme, ces Rois Mages sont en quelque sorte célébrés au début du Nouveau Testament puisqu’ils représentent l’esprit de recherche sincère de la vérité à travers la nature dans sa diversité et dans l’homme dans son intériorité. Ils savent qu’il faut maitriser cette nature pour survivre en milieu terrestre; mais cela ne comble pas encore le désir d’une Réalisation parfaite. La recherche commencée dans l’émerveillement se poursuit dans de plus grands émerveillements et dans la louange adressée à l’Auteur de la Nature. Leur grandeur coïncide avec la découverte de l’enfant en eux qui sait toujours s’émerveiller. J’irais jusqu’à présumer que les Mages accourent au berceau de l’Enfant de Marie pour entrer en résonance avec la parfaite Image de l’Enfant-­Dieu mystérieusement incarné. Est-­ce l’aboutissement normal d’une démarche de savoir ? Ou plutôt, en raison de la sincérité de leur cœur, ont-­ils été prévenus de l’évènement qui aurait une portée universelle et significative pour le salut de l’humanité ?

On dit qu’ils ont été guidés par l’Étoile qui les a conduit d’Orient en Occident, et ensuite vers le Sud pour s’arrêter au dessus d’une hutte à Bethléem (ou Gaza). Est-­ce vraiment le comportement des planètes et des étoiles dans le ciel ? Astronomes et astrologues ne sauraient appuyer une telle hypothèse, parce qu’ils observent depuis fort longtemps que le mouvement de ces astres sont régis par des lois cycliques plus précises que celle des horlogers. Comparer la lumière, qui leur sert de guide, à la luminosité d’un amas de planètes, est insensé. On en observe de telles conjonctions qui donnent une luminosité assez pâle dans l’orbite de l’écliptique zodiacale. Il faudrait chercher ailleurs ! À notre époque, il y a encore des malins qui lancent dans les médias que la planète Mars va paraitre aussi grosse que la Lune. On nous sort cela tous les deux ans environ. Je ne serais pas surpris que ce genre de canular soit lancé dans un certain planétarium et qu’on dise que c’est la croyance des astrologues. Quelle méprise ! Quelle sottise ! Passons.

Si l’on veut accorder le crédit que mérite l’histoire des Mages, il faut accepter que les faits rapportés relèvent d’un fantastique adapté à la nature d’un évènement lui-­même prodigieux qui ébranle les évidences de la raison commune ordinaire. Au contexte de la naissance d’un enfant né d’une vierge qui n’a point connu d’homme, s’ajoute, surtout dans l’évangile de Luc, des manifestations dans le ciel constituées de lumières et de chants angéliques que les bergers de l’entourage de Bethléem ne peuvent manquer d’admirer. Ici encore, on peut présumer que les bergers veilleurs de nuit sur leurs troupeaux sont d’excellents observateurs des mouvements du ciel à l’instar des Bédouins arabes reconnus pour leur compétence en astronomie géocentrique.

Savoir s’orienter et maitriser le temps, sont deux exigences de la condition humaine sur terre. Ce fut la tâche des astrologues et le don qu’ils léguèrent à l’humanité depuis des millénaires.

Quant au titre de mage, il peut convenir à ceux qui cherchent à percer
les secrets de la nature terrestre, individuelle, collective et universelle. En langue moderne, l’équivalent du mage est la personne adonnée au savoir scientifique, peu importe le champ de savoir. Il peut y avoir des correspondances entre le mage ancien et le savant moderne, à la fois dans les champs d’intérêt et dans l’attitude, en ce qui concerne l’importance qu’il accorde au savoir. Cela nous amène à la question de l’autonomie du savoir scientifique séparé de tout principe métaphysique. Cette attitude fortement soulignée dans la science moderne pouvait aussi exister chez d’anciens mages satisfaits d’un savoir dévié de la voie. Par contre, hier comme aujourd’hui, il pouvait et il peut encore y avoir des exceptions représentées par ceux qui voient la nécessité d’examiner le rattachement d’une démarche scientifique à un principe
métaphysique. À la prétention de la science moderne et d’une faction des anciens mages, les Mages de l’évangile ont une tout autre attitude.

Ceux-­ci reconnaissent que leur savoir est limité et approximatif et qu’il a besoin d’un supplément d’âme et d’un rattachement aux principes supérieurs pour compléter l’image de l’homme, et ainsi éviter de plus grands malheurs. Cette reconnaissance s’est exprimée concrètement dans l’abaissement des Rois Mages qui se sont inclinés en signe d’adoration de l’Enfant-­Dieu perçu comme le Principe supérieur de l’Amour qui sauve de la division et de l’errance dangereuse. L’offrande des trois présents, fruits de leurs travaux et d’un certain accomplissement, a été bien accueillie. En les déposant près de l’Enfant, les Mages posaient un geste d’humilité. En reconnaissant la divine grandeur de l’Enfant, ils étaient couronnés de la divine sagesse.

L’importance des témoins

D’entrée de jeu, il faut accepter le fait évident que l’expérience chrétienne authentique repose sur des faits de nature concrète situables dans le temps et dans des lieux. Mais ça prend des témoins pour les rapporter. Les Mages ont fait un certain rapport d’après ce que leur compétence en astronomie leur permettait de voir. C’est un point de vue, et nous avons dit qu’ils semblaient capables d’en parler et de s’ouvrir à plus, par exemple au langage du cœur qui donne place au merveilleux et parfois à des perceptions subtiles.

Les Bergers dont il est question dans l’évangile de Luc, sont surpris en pleine nuit par une lumière qui les enveloppe. L’édition de la TOB 2, 8-­‐9 rapporte : « Il y avait dans le même pays (l’entourage de Bethléem) des bergers qui vivaient au champ et montaient la garde durant la nuit auprès de leur troupeau. Un ange du seigneur se présenta devant eux, la gloire du Seigneur les enveloppa de lumière et ils furent saisis d’une grande crainte. L’ange leur dit : Soyez sans crainte, car voici je viens vous annoncer une bonne nouvelle qui sera une grande joie pour tout le peuple : « Il vous est né aujourd’hui dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur; et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau‐né emmailloté et couché dans une mangeoire. » Tout à coup il y eut avec l’ange l’armée céleste en masse qui chantait les louanges de Dieu et disait : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour ses bien aimés. » Les versets suivants rapportent que les Bergers se sont consultés et sont partis constater à l’endroit de la ville où était né l’enfant.

Ce texte présente les Bergers confrontée à une expérience concrète mais peu ordinaire : la vue d’un ange qui leur parle. Ils semblent eux-­mêmes dans le halo de lumière qui se dégage de l’ange. L’ange est en fait un messager, un envoyé de Dieu, un médium qui porte un message. On est en présence d’un phénomène concret de la physiologie du spirituel. Les témoins éprouvent une grande Joie, impossible pour eux d’en douter. Ils sont capables d’en témoigner.

D’après le Père François Brune, théologien, on trouve souvent dans les textes anciens l’allusion à des messagers qui apparaissent dans des sphères de lumière; et ces messagers sont mentionnés comme des étoiles en raison de la lumière qu’ils dégagent. Ils disparaissent dans le ciel comme ils sont apparus. L’ange ou le message qui parfois en sort ne porte pas nécessairement des ailes. Dans l’Évangile tel qu’il m’a été révélé, par Maria Valtorta, les anges qui apparaissent dans sa vision de la scène des Bergers portent des ailes. Cette visionnaire qui aurait écrit environ 15 000 pages de cahiers décrivant ses visions et commentaires de bible, récits des premiers chrétiens, la vie de Jésus pour les deux-­tiers de ses écrits, est née à Caserte (Italie) le 14 mars 1897 et est décédée le 12 octobre 1961.

Maria Valtorta parle aussi des Mages en ces termes : « Le plus âgé des Sages parle au nom de tous. Il explique à Marie qu’ils ont vu, une nuit du mois de décembre précédent, une nouvelle étoile qui s’est allumée dans le ciel avec une inhabituelle splendeur. Jamais les cartes célestes n’avaient porté cet astre ou ne l’avaient signalé. Son nom était inconnu. Née du sein de Dieu, elle avait fleuri pour dire aux hommes une vérité bénie, un secret de Dieu. Mais les hommes n’en avaient pas fait cas, car leurs âmes étaient plongées dans la boue. Ils ne levaient pas leurs regards vers Dieu et ne savaient pas lire les paroles qu’Il trace... » (Maria Valtorta, L’évangile tel qu’il m’a été révélé, Tome 1, Italie, éditeur Pisani, 1979, page 208.) La page 209 de ce livre m’a inspiré pour la signification des présents apportés par les Mages. À propos de cette nouvelle étoile, le vieux sage dit (à Maria Valtorta) que la lumière du ciel s’est concentrée pour produire cette étoile d’une inhabituelle splendeur. Pour cette mystique, la visite des Mages se passe environ un an après la naissance.

Dans la vision populaire des anciens, on a pu parfois penser que les étoiles étaient des lumières accrochées sur la toile bleue du ciel qui pouvaient venir nous visiter. Je crois plutôt qu’il faut considérer le phénomène d’un autre point de vue, soit l’ouverture de l’espace sur un plan qui transcende la matière, qui faisait dire au martyr Étienne : voir à ciel ouvert. Par conséquent, je pense qu’il n’y a pas lieu de voir de conjonction de planète dans cette histoire dont certains aspects se retrouvent fréquemment chez les mystiques. La boule ou la sphère de lumière serait un attribut du corps subtil du messager, terme que le grec traduit par angelos, et que le français traduit par ange.  Évavre et Origène dont nous avons fait mention partageaient cet avis.

Maintenant, j’emprunte à Thérèse Newman, une célèbre visionnaire du vingtième siècle, qui avait la particularité de voir en trois dimensions. Elle aurait revécu la passion du Christ plus de 700 fois. Elle voit les personnages comme dans une pièce de théâtre. Mais la description peut varier d’une fois à l’autre selon la manière dont elle est placée elle-­même dans cette pièce. Selon l’angle où elle est placée, elle décrit ce qui est en face d’elle, mais en changeant d’angle dans une autre vision, d’autres personnages vont ressortir du jeu. Or, il y a une scène avec les Mages qui rend le phénomène encore plus complexes. Elle est si impliqué dans le « jeu théâtral » de la rencontre des Mages qu’il va arriver ce qui suit rapporté par le Père François Brune : «...Thérèse se trouve sur un canapé dans sa chambre, et elle assiste à l’arrivée des Mages venus vénérer l’Enfant Jésus. La scène se passe pour elle loin de Bethléem et bien après la scène de la Nativité. Elle voit le Christ enfant courir vers les Mages et leur tendre les mains. Elle s’élance alors du canapé, traverse la chambre et bute sur son lit; le visage rayonnant d’une joie extraordinaire, elle s’effondre sur son lit, sans connaissance. Elle expliquera plus tard, dans une sorte d’état second, que le Christ, l’ayant aperçue, lui a aussi tendu les mains; elle s’est alors précipitée et, sentant dans sa main la petite main du Christ, toute chaude et bien de chair, elle s’est évanouie de bonheur. Père François Brune dans Les Morts nous parlent, Tome I, Oxus, Éd. 2005, p. 319, se référait au livre :Visionem der Therese Newmann, tome I, Schell und Steiner, 1974.

Thérèse Newman se trouve à confirmer également que la visite des Mages se passa au moins sinon plus d’un an après celle de la naissance. Il est possible qu’elle n’est pas eu lieu à Bethléem, mais dans une vraie maison près de Gaza. 

Pour terminer, un rapprochement est à faire entre l’ange dans la sphère de lumière et les apparitions de Fatima. Il a été rapporté qu’au début des apparitions de Marie, une telle sphère de lumière apparaissait avec un jeune homme à l’intérieur à quelque trois mètres du sol et à distance de trois mètres des voyants. Au XXe siècle, il y eut de nombreuses manifestations célestes pas moins surprenantes que celles qui ont entouré la naissance de Jésus et la visite des Mages. Pour un très grand nombre de faits recensés au XXe siècle, on peut dire qu’ils confirment le message des évangiles. Il faut croire que le monde n’est pas réductible au fonctionnement mécanique, mais qu’il est concevable sur le modèle du fantastique prodigieux perceptible par les âmes sensibles attentives au monde spirituel. Comme les Mages astrologues nous sommes condamnés à ne perdre que nos limites. Pourquoi s’en plaindre si nous gagnons l’illimité ?!

®Donat Gagnon, 8 janvier 2016.