Chagall, le "peintre aux ailes de poète"

 

Chagall, le « peintre aux ailes de poète ».

 

Lors de mon dernier passage à Paris en ce printemps 2011, j'ai eu l'occasion de visiter au « Musée d'art et d’histoire du Judaïsme » une exposition temporaire sur « Chagall et la Bible ». Visite qui m'a profondément touchée et conduite à me pencher un peu plus sur l'œuvre de Chagall, en lien bien sûr avec son thème natal[1].

 

Lorsque nous nous plongeons dans cette œuvre, nous sommes emportés par ses personnages évanescents planant entre ciel et terre, dans un espace mouvant aux couleurs à la fois vives, profondes et légères. Des couples enlacés, insaisissables et ondulants, survolent la ville endormie,[2] (Au-dessus de Paris, Couple au-dessus de Saint-Paul, Au-dessus de Paris, La mariée, Paris l'opéra,…), se font bercer au son des violons dans une barque par une nuit de pleine lune (Le concert), ou encore semblent émerger harmonieusement, faire corps parfois, se délasser ou tourner, pleins de grâce, autour de magnifiques bouquets et arbres aux couleurs chatoyantes (Les amoureux en gris, Fleurs et amoureux, Couple d'amoureux sur fond rouge, Les amoureux, Nature morte aux fleurs, Enchantement vespéral, Amoureux au bouquet, Bouquet de fleurs avec amoureux, La chevauchée …). Des anges, des femmes, parfois sirènes (Nice Soleil Fleurs), des poissons ou des chevaux volants, toutes sortes de créatures ailées (Le jongleur), des chèvres, des violonistes à tête de bouc, des ânes peintres, des oiseaux à bras, des poules à pieds humains, quantité d’êtres hybrides accompagnent ces personnages enveloppés d'une lumineuse tendresse et nous emportent dans un univers onirique aux couleurs et aux formes enchevêtrées, formant une sorte de chaos à l’étrange harmonie. Rien n'est figé dans ce doux monde en apesanteur, tout est mouvement, grâce, légèreté et exquise fraîcheur. Monde merveilleux et insolite des contes ou des rêves, personnages de cirque aux couleurs de fête, paysages lunaires et villages flottants, tout dans cet univers nous transporte vers les rivages poétiques de l’enfance. « Chagall fut un peintre aux ailes de poète »[3].

 

Son thème natal présente un Soleil dans le signe du Cancer. Nous retrouvons bien là le poète qui nous conte, à travers sa peinture, les enchantements de l'enfance, les charmes d'un univers de rêve, les fantaisies d’une imagination débordante et généreuse. Ajoutons à cela la forte valorisation de la Lune qui va dans le même sens puisqu’elle est la planète maîtresse du Cancer : de ce fait, elle gouverne la conjonction Soleil Saturne présente dans ce signe ; elle dispose par ailleurs par exaltation de Neptune (qui mène en Taureau) ; enfin, planète isolée sous l’horizon, elle constitue la pointe d’un « entonnoir »[4]. Cette Lune nocturne en Verseau dénote un imaginaire profondément original, modulant tour à tour l’expression de chacune des planètes qui forment l’éventail en secteur diurne.

 

Le Cancer, c’est le signe de la femme, de la mère, de la gestation, de la famille, du commencement de la vie, de l’enfance, du rêve, de l’intimité, du miroir lunaire, du paradis perdu, du souvenir : thèmes largement présents chez Chagall. A l’image d’un Marcel Proust (quatre planètes dans le signe du Cancer en maison IV, et une Lune angulaire à l’As), dont la vie et l’œuvre se sont construites autour de l’odeur d’une madeleine dans sa « Recherche du temps perdu » de l’enfance, l’œuvre du peintre est elle aussi remplie de références à son pays natal, la Russie juive avec son folklore, à la vie de son village d’origine et à ses souvenirs d’enfance qui ne le quitteront jamais. Mais en même temps, « son œuvre élabore sa propre symbolique, autour de la vie intime de l’artiste »[5]. Ses personnages mouvants flottant au-dessus du monde en dehors de toute réalité, semblent sortis d’un livre d’images, celui de son inconscient lunaire. Comme « Le Petit Prince » perdu dans l’univers des « grandes personnes », fruit de l’imaginaire d’un autre natif lunaire (Soleil et Vénus en Cancer, une Lune qui traîne conjointe au Maître d’As dans le thème de Saint-Exupéry), Chagall nous donne à voir une vie bohème plus rêvée que vécue, comme si l’image du monde passait à travers le filtre de la lumière de vitraux. Dans ce contexte, on imagine volontiers qu’il ait pu prendre plaisir à réaliser l’illustration des Fables de La Fontaine (encore un natif lunaire : quatre planètes en Cancer, une Lune sensible et isolée en Poissons), travail commandé par le marchand et éditeur de livres Ambroise Vollard : bestiaires aussi riches chez l’un que chez l’autre de ces poètes. Notons au passage la présence insistante de chèvres ou de boucs évoluant dans un décor dont on ne sait s’il est aérien ou aquatique, et évoquant le signe du Capricorne (représenté par une chèvre à queue de poisson) et de son maître Saturne, dont nous remarquerons qu’il est conjoint au Soleil.

 

La femme, le couple, le mariage, l’amour, la tendresse, les fleurs, etc…, des thèmes omniprésents où s’exprime un besoin d’harmonie et un regard rempli de bienveillance et d’amour sur le monde. Regard qui nous renvoie à Vénus, déesse féminine par excellence, régnant sur les « jardins bien clos », déesse de l’Amour et de la Beauté, et planète particulièrement valorisée dans le thème du peintre. Conjointe au MC, elle dispose de deux planètes situées en Balance : Uranus (qui d’ailleurs gouverne la Lune en Verseau) et Jupiter qui traîne[6] (et qui est maître par exaltation de la conjonction Soleil Saturne en Cancer) ; elle est également maîtresse par domicile et par maison symbolique de Neptune situé en Taureau et en maison VII, un Neptune qui mène[7] et auquel s’identifie Pluton, Maître de l’As Scorpion. Bien sûr, cette forte valorisation de Vénus accentue encore le côté sensible du peintre, et par son lien avec Neptune, le place au diapason de l’inconscient collectif de son temps.

 

Quant au mouvement émanant de ses toiles et à la gracieuse légèreté de ses personnages ailés volant librement dans des espaces sans limites, ils nous renvoient à la valorisation de la triplicité d’air dans le thème : cinq planètes en signes d’air, parmi lesquelles les maîtres d’As Mars et Pluton situés en Gémeaux, mais aussi Uranus et Jupiter en Balance, et la Lune en Verseau. « Mon cirque se joue dans le ciel, il se joue dans les nuages parmi les chaises, il se joue dans la fenêtre où se reflète la lumière »[8]. Et il se joue aussi dans l’originalité d’un artiste libre marqué par une Lune en Verseau, certes inspiré par des mouvements picturaux de l’époque, (fauvisme finissant, cubisme naissant, surréalisme…), mais qui, atypique, n’éprouvera pas le besoin d’adhérer pleinement à un quelconque mouvement ou école.

 

Parlant de ses tableaux exposés dans sa « maison » Marc Chagall qu’il souhaite ouvrir aux amateurs d’art du monde entier, le peintre dit : « J’ai voulu les laisser dans cette maison pour que les hommes essaient d’y trouver une certaine paix, une certaine religiosité, un sens à la vie. [...] Peut-être dans cette maison viendront les jeunes et les moins jeunes chercher un idéal de fraternité et d’amour tel que mes couleurs et mes lignes l’ont rêvé. Peut-être y prononcera-t-on aussi les paroles de cet amour que je ressens pour tous. […] Je voudrais aussi qu’en ce lieu on expose des œuvres d’art et des documents de haute spiritualité de tous les peuples, qu’on entende leur musique et leur poésie guidée par le cœur. »

Et nous voici, en plus d’un « idéal de fraternité et d'amour » (qui nous renvoie au Verseau et à Vénus), dans la dimension d’universalité neptunienne du peintre pour qui l’art est de nature à véhiculer la spiritualité, bien au-delà des religions ou de convictions divergentes, dans un souci d’intemporalité autant que d’universalité. « Dès ma première jeunesse, dit-il, quand j'ai commencé à me saisir d'un crayon, j'ai cherché ce quelque chose qui pourrait se répandre comme un grand fleuve se déversant sur des rives lointaines et attirantes[9]»

Dans le thème de Chagall, Neptune mène l’ensemble des planètes, conjoint au maître d’As Pluton, qui de ce fait en prend les valeurs. Par ailleurs, Neptune est d’autant plus valorisé qu’il touche un certain nombre de planètes par aspects : semi-carré au Soleil, carré à Vénus, quinconce à Jupiter, sextile à Saturne et trigone à Uranus. De plus, il est maître par exaltation de Mercure situé en Lion, et maître par maison symbolique de Jupiter qui traîne en maison XII. Ainsi, dans l’œuvre de ce Cancer nourri des couleurs neptuniennes, s’expliquent clairement les poissons flottant dans des bleus aquatiques où se confondent ciel et océan, les sirènes volantes, les chevaux dont nous savons qu’ils sont issus du trident de Neptune, et tous ces êtres étranges aux contours flous qui nous évoquent les métamorphoses de Protée, le Vieux de la mer. Comme s’explique l’évocation de la musique, art neptunien s’il en est, grâce à la fréquente présence de violons et de musiciens.

Dans ce contexte neptunien, il n’est pas surprenant que l’illustration de la Bible, ce « grand livre universel », initiée par Chagall en 1930 à la demande d’Ambroise Vollard devenu son ami, vienne habiter le peintre jusqu’à la fin de ses jours en 1985. D’ailleurs, comme pour le reste de son œuvre, cette source d’inspiration et « de visions sur le destin du monde » remonte elle aussi à son enfance. Enfance soumise à une éducation religieuse juive reposant d’abord sur la transmission orale de la Bible, une oralité favorisant le caractère légendaire du récit fonctionnant comme un conte et éveillant l’imaginaire et la poésie de cet enfant Cancer sensible. [10] « Depuis ma première jeunesse, dit-il, j'ai été captivé par la Bible.  Il m'a toujours semblé et il me semble encore que c'est la plus grande source de poésie de tous les temps. Depuis lors, j'ai cherché ce reflet dans la vie et dans l'Art. La Bible est comme une résonance de la nature et ce secret, j'ai essayé de le transmettre. »

A partir de 1948, période de son retour des Etats-Unis où il s’était réfugié pendant la guerre, Chagall s’investit largement dans des œuvres monumentales, vitraux et mosaïques, commandes d'art sacré, sans discrimination religieuse. Convaincu que « le judaïsme et le christianisme ne forment qu’une seule et même famille » et que « c’était un tout et des démons sont venus qui ont tout détruit et divisé », il travaillera indifféremment pour des édifices catholiques, protestants, juifs, ou encore non religieux. Cet engagement « peut être compris comme une tentative de réconcilier l'humanité, dont les fondements avaient été ébranlés par la Shoah. [Il souligne en tout cas] l’investissement personnel et profond de l’artiste en faveur d’un message d’universalité » [11] et d’intemporalité.

 

Pour terminer cette petite étude dont je suis consciente qu’elle n’est que partielle, je laisse le mot de la fin à Marc Chagall : "Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons, durant la nôtre, la colorier d’amour et d’espoir."

 

Eschau, le 9 juin 2011. Marie-Paule Baicry.

 

Tous droits réservés.

 

Sources :

Wikipédia.

Exposition « Chagall et la Bible » au « Musée d’art et d’histoire du judaïsme ».

Article de Amba Till, site : http://ambatill.blog.lemonde.fr/2007/07/28/romance-somn

Images : http://www.allposters.fr/-st/Marc-Chagall-Affiches_c23223_.htm

 

 

Marc Chagall

Jeudi 07 juillet 1887 à 15h (12h59 TU) Vitebsk 30°11E 55°12N

 

 

À considérer aussi : La Lune Noire moyenne est à 6° 20' Bélier; la Lune Noire vraie est à 17°01' Bélier. La Porte Visible est à 1° 35' Vierge; la Porte Invisible est à 1°35' Poissons. La Part de fortune est à 6° 17' Gémeaux.

 

 


 



[1] Né le 7 juillet 1887 à 15h à Vitebsk en Biélorussie, selon AstroDatabank, Loïs Rodden, mais avec une incertitude sur l’heure : de ce fait, je ne m’appesantirai pas particulièrement sur la domification, le thème étant parlant même non domifié. Thème en fin d’article (Auréas).

[2] Je renvoie le lecteur souhaitant se familiariser avec l’œuvre de Chagall sur le site :  http://www.allposters.fr/-st/Marc-Chagall-Affiches_c23223_.htm

[4] Selon la terminologie des « dessins planétaires » : cf  La géométrie du ciel,  de Alexander Ruperti et Marief Cavaignac.

[5] Wikipédia

[6] Cf note 4 p 1

[7] Idem

[8] Chagall

[9] Chagall

[10] Selon le site du Musée national Marc Chagall de Nice.

[11] Commentaire de l'exposition « Chagall et la Bible ».