Plongée dans les profondeurs marines avec Protée, le Vieux de la Mer

 

L’entrée prochaine de Neptune dans le signe des Poissons est pour nous l’occasion de nous pencher sur la belle histoire de Protée, le « Vieux de la mer », propre à nous éclairer sur quelques-unes des qualités que le transit de Neptune dans son signe peut nous permettre de développer.

 

Chargé de garder les troupeaux de phoques, de veaux et de monstres marins, Protée habitait l’île de Pharos, dans la baie d’Alexandrie. Il y avait sur cette île, près du port, un beau phare, dont la flamme éternelle guidait les navires, et dont le sommet était couronné d’une statue de Poséidon.

Mais Protée passait le plus clair de son temps dans la mer, dont il avait fini par connaître tous les secrets. Il était devenu en quelque sorte le dépositaire des mystères de la vie et de la mort contenus dans les eaux originelles des océans. Témoin de l’Invisible, fondu à la fécondité des eaux de l’inconscient, il était devenu devin, voyant, prophète.

Des dons à développer activement en cette période où Neptune est dans son royaume.

 

Mais glissons un moment avec Protée dans le silence de notre mer intérieure pour nous laisser bercer par ses flots, emporter par l’infini de son étendue, envahir par son incommensurable beauté, ou encore pour oser nous laisser submerger par ses tempêtes, aspirer par ses lames de fond, explorer ses profondeurs, aller à la rencontre de ses monstres et de ses merveilles, et peut-être y découvrir le somptueux palais de Neptune.

Cette plongée nous entraîne irrésistiblement vers une dilatation de tout notre être ; tout repère, toute limite, toute finitude et toute structure, toute rigidité et toute raideur, se décomposent et disparaissent peu à peu d’elles-mêmes pour nous laisser nous fondre au milieu marin, imprégner par ses eaux, dissoudre dans son étendue. Plus de temps, plus d’espace, plus de limites. Peu à peu, nous devenons les eaux, nous nous fondons au bleu des profondeurs et à l’infini dans lequel, emportés par les courants marins, nous nous glissons avec aisance, souples et ondulants au milieu des algues et des créatures marines aux couleurs de lumière. Plus nous nous enfonçons dans les profondeurs de ce monde, plus intense est le silence que nous y trouvons, plus profonde la paix, plus présente la sérénité.

 

Remontant à la surface, le chant des vagues s’élève et nous assourdit, tandis que notre embarcation se perd dans l’immensité, et que d’insondables brumes nous isolent du monde, ou que l’envoûtant chant des sirènes nous égare. Emportés par l’irrésistible force du mouvement de l’océan, par le flux et le reflux de ses marées, aucune possibilité d’ancrage et de stabilité ne s’offre à nous. Dans l’incapacité de résister à cette phénoménale puissance, notre seule alternative est de nous y abandonner. Et le miracle alors se produit, la vague nous berce, dans son mouvement « vivant, sans heurt, rythmé », à l’image d’une mère attentive et tendre. « L’eau nous porte. L’eau nous berce. L’eau nous endort. L’eau nous rend notre mère. »[1]. Et avec elle nous offre plus que la confiance, la foi en la Vie.

 

Mais parfois la tempête se lève et se déchaîne, dans toute sa force et sa puissance, violente et destructrice. L’angoisse nous saisit. Et nous voilà emportés par la houle déchaînée, engloutis par les tourbillons du terrible océan, entraînés par ses raz-de-marée, fracassés contre les rochers, anéantis par la mer. Issus d’elle, nous nous dissolvons douloureusement dans l’Océan cosmique pour un retour à la substance primordiale, et de ce déluge intérieur purificateur, nous ramenons juste l’essentiel, le germe d’une vie nouvelle, qu’il nous a été donné de découvrir au cœur du palais de Poséidon.

 

Il est alors temps d’aborder avec Protée, et de rapporter sur notre île toute cette fécondité marine et les secrets de l’Invisible qu’il nous a été donné d’entendre, de les éclairer grâce à la lumière du phare, et d’en faire bénéficier notre vie au quotidien.

Car chaque jour à midi, quand le Soleil a atteint le milieu du ciel, « l'infaillible vieillard de la mer sort de l'onde, couvert d’une brume épaisse, et va se coucher à l'abri sous les grottes creuses ». Chargé de l’indétermination marine et de tout le flou du brouillard neptunien, il nous faut accoster avec lui sur la terre ferme de la réalité, et nous ouvrir à la lumière de la conscience afin de ne pas perdre nos contours et nous dissoudre dans la confusion d’une personnalité sans limites. C’est à l’abri d’une grotte rocheuse, lieu de solitude initiatique, que nous pouvons donner forme et consistance à nos perceptions intérieures. 

 

Virgile raconte que souvent, assis sur un rocher, Protée compte ses phoques et les regroupe cinq par cinq avant de s’endormir avec ses bêtes. C’est dans cette immutabilité du roc que le devin peut avoir prise sur ses monstres marins, « infusés par la force sacrée de l’abîme » [2]car les nombres, lorsqu’on les énonce, permettent d’avoir maîtrise sur ceux qu’ils concernent. Ce faisant, le sage Vieillard ordonne les éléments épars et glissants (comme les phoques huileux) de son inconscient, et les humanise. Car le chiffre cinq est celui du monde sensible (les cinq sens) de l’homme accompli, un monde qui permet d’être incarné (le quatre) tout en étant relié à l’Esprit, le point central (le un), « le centre de la croix des quatre éléments, la quint-essence, ou l’éther »[3]. Protée nous indique donc comment humaniser  nos phoques intérieurs, en en intégrant précisément la quintessence, la force subtile, la lumière.

 

La présence de Pluton en Capricorne, signe de ce roc immuable sur lequel Protée s’appuie, peut s’avérer être une aide précieuse durant le transit de Neptune en Poissons, si nous en profitons pour aller vers l’essence de ce signe qui est en harmonie avec les Poissons. Nous voyons aussi dans ce passage du mythe que l’énergie des Poissons a besoin, pour pouvoir être maîtrisée, de recourir à celle, opposée, du signe de la Vierge, capable de dénombrer, c’est-à-dire de rationaliser la connaissance des mystères de la vie et de l’univers contenue dans l’inconscient marin.

Autrement dit, développer nos facultés intuitives neptuniennes nécessite de commencer par éclairer, conscientiser et maîtriser les remous de nos troubles émotionnels, les tempêtes de nos agitations affectives, les raz-de-marée de nos passions en tous genres, les monstres angoissants engendrés par les excès de notre sensibilité. C’est ainsi qu’au lieu de nous laisser submerger par toute cette eau émotionnelle engendrée par Neptune en Poissons, nous pourrons l’utiliser pour nous fondre aux secrets qu’elle porte, et nourrir notre vie de toute la compassion découlant de cette communion avec l’Invisible.

 

Mais Protée, bien que dépositaire des mystères de la vie et de la mort et attirant de ce fait d’innombrables mortels en souffrance, ne se sentait sans doute pas prêt d’emblée à les aider. Aussi apprit-il à se cacher dans la matière en se métamorphosant, prenant toutes sortes de formes dans l’espoir de décourager ceux qui voulaient le questionner : il se transformait en animaux, lion, dragon, panthère, sanglier ; il devenait élément, eau, feu, arbre. Et celui qui voulait déjouer ses ruses, devait se montrer très fort et le maintenir fermement avant qu’il n’accepte de l’aider !

Fuite neptunienne des responsabilités ? Incertitude devant les insaisissables fluctuations de l’inconscient ?  Doute devant les flottements de l’intuition ? Incapacité à s’affirmer clairement ? Envie de se fondre au décor et de disparaître ?  Autant de tendances propres à la perméabilité de Neptune et des Poissons.

 

Mais les métamorphoses du Vieux de la mer sont aussi pour lui un moyen de connaître par l’expérimentation les différents états de la matière. En devenant animal, il en épouse la forme et les instincts, s’unit totalement à eux jusqu’à s’y laisser absorber, et ce faisant s’approprie aussi leurs qualités et leur force. De même en devenant élément ou arbre, il s’initie au monde végétal et minéral, et intègre leurs propriétés.

L’écrivain Honoré de Balzac, dont le thème présente un Neptune en Scorpion valorisé par son angularité au FC (en réception mutuelle avec Pluton en Poissons), relate merveilleusement bien ce processus de fusion-connaissance dont il s’est amplement servi pour réaliser son œuvre exceptionnelle. Il n’hésitait pas à suivre les gens sortant de leur travail, ou revenant du théâtre.

« … Chez moi, écrit-il, l’observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l’âme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs, qu’elle allait sur-le-champ au-delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l’individu sur laquelle elle s’exerçait en me permettant de me substituer à lui comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le corps et l’âme des personnes sur lesquelles il prononçait certaines paroles […].

En entendant ces gens, je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, je marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme, ou mon âme passait dans la leur. C’était le rêve d’un homme éveillé. Je m’échauffais avec eux contre les chefs d’atelier qui les tyrannisaient, ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par l’ivresse des facultés morales, et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don ? Est-ce une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités dont l’abus mènerait à la folie ? Je n’ai jamais recherché les causes de cette puissance ; je la possède et m’en sers, voilà tout !… » [4]

 

Sur un autre plan encore, cette énergie de Neptune en Poissons qui peut nous permettre de nous imprégner d’ambiances ou de nature, de ressentir notre entourage, de fusionner avec nos semblables, est aussi celle qui nous ouvre à la beauté du monde, à l'éternel et à l'infini, au monde de la spiritualité. C’est ainsi que nombre de mystiques marqués par la perméabilité de Neptune ont su élever leur nature émotionnelle au niveau des aspirations de l’âme et développer leur conscience spirituelle. Se sentant investis de la mission de rayonner ce monde autour d’eux (Neptune est exalté en Lion), convaincus que par la méditation, la prière, la contemplation, ils avaient une prise sur le monde terrestre, ils sont devenus des phares rayonnants pour l’humanité.

Neptune en Poissons offre à chacun de nous de suivre ce chemin méditatif, et ce faisant de développer cet univers de paix neptunienne. A nous de choisir sur quel plan nous voulons vivre la perméabilité et les métamorphoses de Protée, le sage Vieillard de la Mer.

 

Le 22/12/2010.

Marie-Paule Baicry.

marie-paule.baicry@laposte.net

 

Bibliographie :

Jacques Berthon : Le complexe de Protée, cours sur astrocassette.

Mircéa Eliade, Traité d’histoire des religions.

Charles Kerényi et CGJung : Introduction à l’essence de la mythologie.

Jean Chevalier, Alain Gheerbrant : Dictionnaire des symboles. (DS)

Encyclopédie des symboles, Pochothèque.

Robert Graves : Les mythes grecs.

Pierre Grimal : Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine.


[1] L’eau et les rêves, G.Bachelard p 177.

[2] Traité d’histoire des religions, Mircéa Eliade

[3] Dictionnaire des symboles, Jean Chevalier, Alain Gheerbrant

[4] Biographie de Balzac par André Billy