La Crise des Ayanamsa(s)

La Crise des Ayanamsa(s)

Le texte qui suit a été construit au fil des échanges Internet entre Irène Andrieu et Donat Gagnon. Il nous a semblé que les réponses aux questions posées par ce dernier méritaient d’être publiées sur le site d’ORIAN avec l’accord des auteurs.


Donat Gagnon : Depuis assez longtemps, je désire vous poser une question relative au zodiaque sidéral versus le zodiaque tropical. Je crois savoir que vous êtes jusqu'à un certain point héritière d'une partie de la tradition astrologique tibétaine.

Irène Andrieu : Héritière, c’est beaucoup dire. J’ai reçu pendant dix ans un enseignement sur la Roue de la Vie tibétaine telle qu’elle était enseignée aux lamas au Tibet. L’intérêt est que cet enseignement était global, et non pas fragmenté et réinterprété par divers lamas au fil du temps, selon les points spécifiques qui les intéressaient plus particulièrement. En outre, mon maître Aryadéva, était bibliothécaire des archives de Lhassa, importées à Dharamsala après la fuite du Dalaï Lama. Il était français, et a été très intéressé par des manuscrits très anciens qui ont été sauvés à deux reprises des invasions mongoles par les rois du Tibet. Parmi ces archives se trouvaient des textes en grec, latin, araméen, provenant de l’astrologie antique, déjà sauvés des destructions liées aux invasions barbares (Indus, Alexandrie, Mésopotamie). Or tous ces enseignements sont cohérents, ils viennent de la même tradition védique, et on peut les rapprocher de façon frappante avec l’ésotérisme judaïque. Je pense qu’Aryadéva est remonté aux sources même de l’astrologie.
Même si ses héritiers français ont publié il y a une trentaine d’années des extraits de son enseignement, ces livres très complexes ont eu très peu de succès. Je suis la seule aujourd’hui a en avoir fait quelque chose, et j’ai encore de nombreuses cassettes non décryptées dont il serait peut-être possible de faire un livre. Je vais m’y mettre, maintenant que je pense avoir publié entièrement mon expérience personnelle tirée en grande partie de cet enseignement.

En ce qui concerne le zodiaque sidéral :
D.G. : On entend dire ou on lit que les traditions, tibétaine et hindoue, utilisent le zodiaque sidéral, pourtant vous semblez travailler en tropical.
Je ne vous en fais pas le reproche, car Orian comme moi-même préconisons le modèle tropical. Pour avoir enseigné les philosophies orientales que j'aime bien, je me trouve plutôt en contradiction sur ce point sidéral-tropical.

Irène Andrieu : Moi, pas du tout. Je n’utilise jamais le sidéral, parce que je pense que le zodiaque des étoiles n’a rien à voir avec les fondements de la Roue de la Vie. Cette dernière se réfère à l’organisation des énergies en correspondance avec la structure physique, psychique et mentale de l’être. On plaque la carte du ciel du natif sur cette roue fixe, et cela nous montre comment il pense le monde, organise sa vision de ce dernier, définit ses propres projets. C’est d’ailleurs le sujet de mon prochain ouvrage « Psychogénéalogie astrale » qui va paraître au mois d’octobre 2008 chez Auréas.
Le thème apparaît ainsi comme un héritage personnel de tendances multiples comme si l’instant de la naissance correspondait à celui où les lois qui gouvernent l’organisation de l’Univers entraient en correspondance avec notre propre organisation psychique, nos potentiels dynamiques et nos impasses. Cela se passe ici, sur la Terre, dans notre esprit et notre corps, pas sur Véga ou Antarès.
Je pense aussi que le zodiaque sidéral, utilisé par l’astrologie indienne, nécessite de disposer d’un système analytique cohérent auquel l’astrologie traditionnelle ne se prête pas. Si on choisit un système de référence, il faut rester dans la même logique d’interprétation pour maîtriser son sujet. Denis Labouré est le seul en France à être assez clair sur le sujet, et à ne pas essayer de mélanger des références pour justifier son choix.
La plupart des astrologues qui utilisent l’Ayanamsa n’ont qu’une compétence très limitée en astrologie indienne, voire pas du tout. Ils font des transferts d’une approche à l’autre, interprètent des aspects entre planètes et un système de maisons qui n’ont que très peu de rapports avec l’analyse astrologique en Inde. Cela conduit une personne qui n’arrive pas à maîtriser les résultats, à passer d’un système à l’autre pour essayer de justifier son approche.

D.G. : D'abord sur la question de l'Ayanamsa, le logiciel d'astrologie "IO (par GraphicAstrology" pour Mac d’Apple) fait les calculs pour douze hypothèses différentes d’ayanamsa. Ensuite, m’étant engagé à faire un compte-rendu critique d'un livre intitulé "L'horoscope hindou perpétuel", je constate que l'auteure y tient compte de trois ayanamsa(s) différents. Dans un contexte semblable, je me demande ce qui arrive avec la signification des degrés; le transfert d'informations d'un système dans un autre pose un énorme problème en venant mettre en doute et discréditer la valeur des observations.

Irène Andrieu : Je suis tout à fait d’accord avec vous, et c’était le sens de ma réponse précédente.
Pour répondre à votre question, il faut revenir à l’histoire de l’Ayanamsa. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, il n’y en a eu qu’un ; celui des astronomes qui est le même que celui des astrologues indiens.
Puis vient Blavastski, une anglaise qui a vécu en Inde à la fin du XIXe siècle, et a créé la Société Théosophique sur la base d’une pseudo religion universelle, inspirée des Védas. Celle même qu’à dénoncée Krishnamurti en refusant d’être son « dieu vivant », et en s’exilant aux USA où il a diffusé un enseignement de connaissance de soi et d’accès direct à la conscience d’Être, figurant à l’origine des courants psychologiques d’Essalen et de Palo Alto.
Les anthroposophes forment une branche dérivée de l’enseignement de Blavatski. Il existe actuellement un courant philosophique très minoritaire qui se réfère à cette tendance. C’est ce courant « anthroposophique » qui a redéfini l’Ayanamsa en fonction de sa propre attente du « grand Être » de la prochaine ère zodiacale. Puis, ils ont commencé à ne pas être d’accord sur cette date, et à manipuler les données en fonction de leurs dissensions. D’où la multiplication des positions de l’Ayanamsa qui vous déroute à juste titre, accordée sur le début présumé de l’Ère du Verseau. On fixe LA date, et on fait le calcul à rebours. Et le tour est joué.
Je n’y vois aucun intérêt en ce qui me concerne, et je ne pense pas que les astrologues doivent se plier à une quelconque « exception culturelle » pour s’aligner sur un courant du « New Age » qui incite les gens à espérer des jours meilleurs en ignorant leur propre réalité dans le présent. Dans le cadre de l’astrologie que j’enseigne, la connaissance de soi relève du seul présent, et ne peut se satisfaire d’une projection dans le futur, déterminé par la position de l’axe de la Terre dans les étoiles.
Pour moi aucun doute… quand viendra l’ère du Verseau, il y aura un changement de mentalité, comme il y en a eu durant toutes les autres ères. Une autre dominante comportementale à l’échelle de la planète, nettement plus individualiste, qui se développera pendant plus de 2000 ans… mais je ne pense pas que nous aurons beaucoup à gagner au change sur le plan personnel. Notre évolution individuelle ne dépend pas du collectif, mais de notre niveau d’ouverture de conscience. Et le ciel n’a rien à y voir, ou alors à un niveau inimaginable, et dont il ne nous appartient pas de définir le projet.
Je ne sais pas si cette réponse vous aidera beaucoup à éclaircir vos interrogations, mais je vous ai donné mon point de vue sincèrement.

D.G. : Oui, c’est éclairant. Par ailleurs, on dit parfois qu’une bonne réponse introduit à d’autres questions fondamentales. Je me demande si nous ne sommes pas en train de vivre quelque chose de semblable à la crise intellectuelle qui caractérisa le passage à l’ère chrétienne. La sagesse des mythologies régnantes n’a pas empêché l’éclatement de se produire. Le désir d’explications nouvelles a fait naître de nouvelles façons de penser l’homme et de faire de la science, les uns se souciant de s’accorder au monde, les autres s’efforçant de s’en distancer. On vit apparaître un nouveau genre de religion où l’homme est invité à apprendre à dominer son étoile ; ce qui est devenu aussi l’idéal de l’astrologue. Aussi, on ne peut ignorer que l’astrologie prenait part à la structuration du religieux antique, ni qu’elle a contribué au développement des savoirs appliqués. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Irène Andrieu : Votre question appelle deux réflexions de ma part.
J’imagine que vous parlez de l’époque du Christ. Or cette dernière n’a pas présidé à l’avènement de l’ère des Poissons qui n’a commencé qu’avec la fondation de l’Eglise chrétienne à la fin du IIIe siècle.
Je pense que tous les mouvements actuels de retour à la conscience individuelle et à la pensée autonome, non religieuse mais ouverte à la spiritualité, évoquent davantage la période des Esséniens, précurseurs du mouvement christique et parallèle au développement de la religion unitaire des Etrusques.
Si nous considérons que nous n’en sommes qu’aux trois-quarts de l’ère des Poissons d’après l’Ayanamsa des Indiens, donc dans une phase de synthèse des résultats de cette ère, on peut comparer cela à l’action d’un dernier carré : à la fois un blocage dans une continuité que l’on sent périmée mais que d’aucuns tentent de prolonger, et une aspiration vers autre chose d’encore indéterminée. Il faut achever la course pour voir s’ouvrir d’autres horizons.
On peut assez facilement établir le parallèle entre ce qui s’est passé durant les deux derniers siècles avant la naissance du Christ et la multiplication des nouvelles tendances actuelles. L’une d’entre elles deviendra dominante, mais nul ne peut savoir laquelle, sinon que l’individualisme et/ou le travail sur l’ouverture à la Conscience sur l’axe Lion/Verseau (dans sa dimension cosmique ou non) finira par l’emporter... en 2500 ?
Sur le plan de l’astrologie proprement dite, l’astrologie antique était surtout d’essence ésotérique. Elle a évolué avec l’accès à une meilleure connaissance des lois de l’astronomie mais je pense que dans le même temps, nous avons pris beaucoup de retard par rapport à l’approche synthétique des Anciens, telle que j’ai pu la puiser dans l’enseignement d’Aryadéva et plus récemment, dans l’astrologie médiévale.
On sait aujourd’hui que, durant le haut Moyen-âge, mathématiques, médecine, sciences et astrologie allaient de pair et que la science de l’interprétation des Anciens n’avait rien à envier à la nôtre. Je pense qu’à court terme, les enfants actuels reviendront à une vision globale des jeux de l’Energie dans la multiplication de ses formes mais aussi dans son unité fondamentale. Et l’astrologie reprendra la place qui lui est due, sans compromission avec les tenants d’une science aristotélicienne qui feront vite figure de dinosaures.
L’approche quantique nous restitue en effet la vision d’un univers où rien n’est linéaire, mathématique et logique dans l’absolu et où le sacré et le réel n’entrent pas en contradiction. Où le non-raisonnable, comme l’astrologie ou l’univers symbolique, a sa place sans paraître « déraisonnable » donc « condamnable », et où notre raison habituelle elle-même chancelle devant les perspectives que les nouvelles découvertes nous ouvrent pour le futur.


D.G. : L’astrologie aurait-elle été victime, dès l’Antiquité, de son idéal ou de son ambition de rapprocher et de synthétiser deux complexités : l’immensité du monde extérieur et les profondeurs du monde intérieur humain ?
Non, je ne le crois pas. La césure s’est faite bien plus tard, quand le matérialisme et le désir d’avoir l’ont emporté sur la connaissance de l’Être. Durant l’Antiquité et jusqu’à la fin du XIVe siècle, elle ne semblait pas exister chez les chercheurs ou les savants dont les astrologues faisaient partie.

Cet ambitieux projet supposait une parenté entre l’homme et son environnement sans pour autant que l’homme ne lui soit réductible. L’astrologie est-elle encore le meilleur témoin de la connexion entre l’univers et le monde humain ?

Irène Andrieu : En tant qu’astrologue karmique, je ne peux pas vous dire le contraire, mais je ne crois pas que ce soit la seule. D’ailleurs, cette connexion m’est apparue avec évidence bien avant l’année 1976 où j’ai abordé pour la première fois les bases de l’astrologie traditionnelle.
En ce qui me concerne, ce lien pose une seule interrogation : comme tout cela est-il possible ? Quelle mécanique céleste ou quelle pensée cosmique inimaginable a pu mettre au point un programme si parfait qu’il corresponde à la fois à la dynamique de la Création et aux bases fondatrices de l’esprit d’un individu en particulier ? Mais je ne crois pas que qui que ce soit puisse y apporter une réponse. Du moins en l’état des choses actuelles.

D.G. : Ça ne prend parfois qu’une découverte anodine pour ébranler ou mettre en doute un système du monde. Par exemple, certains ont prétendu que la découverte de la précession des équinoxes aurait eu cet effet en venant troubler les claviers d’interprétation astrologiques. Origène, un des Pères de l’Église chrétienne, aurait profité de l’état de confusion causé par les spéculations autour de l’événement pour déclarer que les astrologues se trompaient. Pourtant Origène était sympathique à l’astrologie. Il suivait sur la même banquette que Plotin (205-270 après J.-C) les cours de philosophie spirituelle du grand Clément d’Alexandrie, lui aussi Père de l’Église. Plotin, le dernier grand philosophe de l’Antiquité grecque dont Robert Amadou voit en lui l’un des meilleurs philosophes de l’astrologie jusqu’à nos jours, «savait tourner, dit-il, l’astrologie dans le sens de l’esprit» ; il la voyait comme une science sacrée. D’un côté, Origène semblait rejeter l’astrologie en disant que les astrologues se trompent (sous-entendu : quand ils se disputent à propos de l’ayanamsa), de l’autre, il affirmait que l’astrologie est la science des anges et qu’elle exige certaines dispositions pour la pratiquer correctement. À cet égard, est-ce que l’on peut dire que l’histoire se répète ?

Irène Andrieu : Je suis entièrement d’accord avec lui. Je pense aujourd’hui que la diffusion grand public de l’astrologie, telle qu’elle a été pratiquée depuis une trentaine d’année n’est pas une bonne chose, car la vulgarisation ne fait pas appel aux qualités psychiques et au niveau de conscience nécessaire pour la comprendre. Je n’appelle pas à une astrologie « élitiste », mais à une certaine prudence dans sa diffusion, y compris au niveau des personnes à qui je donne des cours et auxquelles je demande d’être prêtes à une interrogation sincère sur ce qui se passe dans « leur monde intérieur ».
En ce qui concerne les anges, nombre d’astrologues en France s’intéressent à ceux de la Kabbale, correspondant aux énergies qui soutiendraient les 72 subdivisions du zodiaque par phases de 5 en 5°. Rudhyar s’en est manifestement servi dans son « Mandala astrologique » et ses images, tout comme celles évoquées par les « 72 Puissances » sont frappantes de vérité. Du moins en ce qui concerne la position du Soleil.

D.G. : J’ai déjà lu un peu sur de tels sujets, cependant si vous pouvez me donner un avis pertinent ou encore me suggérer des lectures dignes de confiance, j'en tirerais un énorme avantage en évitant des pertes de temps avec des textes qui tiennent davantage de la fabulation que de la compétence.

Irène Andrieu : Des livres, il y en a beaucoup. Pour les plus sérieux, vous n’y trouverez que des transmissions susceptibles d’étayer votre raisonnement.
Pour le calendrier et ses évolutions, il y a des données intéressantes dans « La Connexion astrale » de Philip Berg, un des meilleurs vulgarisateurs de la relation kabbale-astrologie.
Pour les relations intérieures/extérieures, l’œuvre du Lama Govinda est remarquable. Vous pourriez trouver des réponses dans « Les Fondements de la mystique tibétaine », aux éditions Albin Michel, mais je crois qu’il est aussi publié dans la collection de poche « Points Sagesse ».
Pour un contact qui tienne la route sur le plan de l’Ayanamsa, Denis Labouré pourrait vous apporter quelques lumières cohérentes.
Je vous aurais bien donné l’adresse en Inde, d’un des grands astrologues de notre époque, Jaya Sekhar, mais je doute qu’il vous réponde et je ne sais pas s’il est encore vivant. Je peux seulement vous dire une chose à son sujet : il considérait lors de nos rencontres en France et en Inde, qu’à des très rares exceptions près (dont je ferais partie !), les astrologues occidentaux sont fermés à toute approche ésotérique et qu’essayer de leur enseigner quelque chose sur les mécanismes du karma (loi des causes et des effets, et rien d’autre), est non seulement du temps perdu, mais peut être dangereux pour ceux qui ne seraient pas prêts à les aborder.
Je ne suis pas aussi pessimiste que lui, et je pense qu’une « petite pierre » posée à bon escient peut produire ses effets dans le temps. Mais j’ai pu me rendre compte effectivement qu’une personne semble disposée de naissance à entrer dans l’univers des symboles et de l’Energie, ou que son esprit est totalement orienté vers le monde extérieur, qu’elle y trouve sa sécurité et ses repères, et qu’il ne sert à rien d’essayer de le solliciter dans une autre direction. Sa pendule n’est pas encore accordée sur cette heure-là, et il ne sert à rien de vouloir artificiellement en avancer les aiguilles car les mécanismes de résistance de l’organisation mentale s’y opposeront de toute façon.

D.G. : Je vous félicite pour vos travaux. Je vous remercie pour votre généreuse contribution et l'intérêt que vous avez accordé à mes questions. De toute façon je resterai en contact avec vous et avec votre oeuvre.